Liberté d'expression ! Mais...

Définitions

Liberté d'expression

Pour cet article nous allons reprendre la définition de la déclaration universelle des droits de l'homme[1], dans l'article 19 :

Article 19
Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit.

L'opinion, les idées et les informations

Une idée est une "façon de faire" (que ce soit en connaissance, en création ou en action), une opinion est un ensemble de jugement sur un objet donné. Quelques exemples :
"Les martiens sont des gens mauvais", c'est une opinion (sur les martiens).
"Utilisons les bombes nucléaires pour tuer les martiens", c'est une idée, c'est aussi une opinion, selon le contexte, sur la meilleur façon de résoudre un problème concernant les martiens.
"La meilleur chose à faire, c'est de tuer les martiens", c'est une opinion (sur ce qu'il faudrait faire).
"Tuons les martiens !" ou "A l'assaut !", ne sont ni des opinions, ni des idées, mais des expressions accompagnant l'action, ce n'est pas le monde des idées.
Si vous avez un doute, pour vérifier, essayez de placer "Faisons comme ça :" devant une idée et "Je pense que :" devant une opinion.
Une information, c'est tout simplement quelque chose que vous savez.

La restriction

La liberté d'expression, dans la déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen, ne connaît aucune restriction. N'importe qui devrait donc pouvoir exprimer ses opinions et ses idées, sans craindre la loi, ou le lynchage moral de la société. Cela concerne donc aussi les idées les plus abjectes, concernant des valeur pourtant jugées unanimement mauvaises, comme la pédophilie, le meurtre, la discrimination et autres joyeusetés.
Il n'y a nul part dans cette déclaration de restriction à la liberté d'expression, y compris pour défendre d'autres valeurs présente dans cette même déclaration comme le droit à la vie, à la dignité, etc. Contradiction ?

Protection par la loi

La déclaration et la loi française

La déclaration universelle des droits de l'homme ne fait pas force de loi en France. Dans la constitution française[2], on trouve une déclaration des droits de l'homme et du citoyen, mais celle de 1789 qui dit : "La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la Loi.".
La nuance est de taille : en France la liberté d'expression est restreinte. Et pas qu'un peu[3].


Glenn Grinwald

"Liberté d'expression : il est vital que les idées que j'aime soient protégées et que le droit d'offenser des groupes que je n'aime pas soit hautement respecté ; tout le reste est discutable."

L'universalité

De fait, la liberté d'expression en France, et partout où elle est restreinte, perd son universalité. Si l'on accepte cette restriction légale, le principe prévaut partout, y compris dans des sociétés dont la vision du mal et du bien transcrite en loi est totalement différente de la nôtre, voir opposée. En France on condamne le sexisme mais on accepte le blasphème. Ailleurs c'est l'inverse. Cela rend les leçons de moral en la matière très délicates, à moins d'affirmer que notre vision du bien et du mal est supérieure à celle des autres.

Abu Hamza al-Masri

Les dangers de la liberté totale

Les dangers sont réels. Des appels au meurtre à peine cachés, la banalisation de l'inadmissible... On ne peut pas tout permettre. L'exemple qui me vient à l'esprit date de l'époque pas si lointaine où, en Angleterre, un prêcheur pouvait appeler au meurtre, comme ça, dans la rue, sans être inquiété, avec une assemblée de spectateurs qui boit ses paroles et la police qui le protège avec un périmètre de sécurité. Question de principe ? En tout cas la politique du Royaume-Unis a changé après les attentats, ce genre de discours est maintenant interdit.

Les effets pervers des restrictions

Le tabou

L'interdit va bloquer toute discussion sur le sujet. Ceux qui une opinion dont l'expression est interdite vont y regarder à deux fois, et si l'opinion est tout de même exprimée les adversaires auront un contre-argument qui ne demandera pas beaucoup d'effort intellectuel : c'est interdit. Pour les générations suivante l'idée sera tabou.

John Stuart Mill

Mais ce qu'il y a de particulièrement néfaste à imposer silence à l'expression d'une opinion, c'est que cela revient à voler l'humanité : tant la postérité que la génération présente, les détracteurs de cette opinion davantage encore que ses détenteurs. Si l'opinion est juste, on les prive de l'occasion d'échanger l'erreur pour la vérité ; si elle est fausse, ils perdent un bénéfice presque aussi considérable : une perception plus claire et une impression plus vive de la vérité que produit sa confrontation avec l'erreur.

La perte argumentative

Le débat est primordial pour se forger une opinion, qu'on y participe ou non. L'absence de débat sur un sujet fera oublier le sens même de l'interdit. Nous savons que c'est mal, mais il devient impossible d'opposer des arguments pertinents. "C'est interdit", c'est tout ce que pourront dire les opposants, la plupart ne feront qu'écouter par manque d'expérience et de réflexion sur le sujet. Et si par malheur (ou bonheur selon sa vision de l'idée) l'orateur présente une (apparente) argumentation solide l'assemblée sera concquise.

Un problème sous le tapis

Voilà comment les pires idées dont nous avons interdit l'expression peuvent se répandre quand même, sournoisement, sans cette confrontation saine pour les démonter, sans personne pour les arrêter. Nous obtenons le même problème que le prêcheur solitaire, mais dans sa version souterraine, avec les même conséquences.

Mais quel connard...

L'odieux connard met en lumière cette perspective dans cette bande dessinées.
A la première table, tout en haut, une discussion d'un orateur et d'une assemblée qui ne peut qu'écouter, car sans opinion forgée sur le sujet. Et tout en bas la même table avec la réaction que l'auteur imagine idéale pour combattre efficacement l'idée de JJ. Ce comportement ne peut arriver que si l'opposant connaît le sujet, s'il sait démonter l'idée et les arguments en sa faveur. C'est le signe d'une réflexion murit à partir de discussions précédentes. Ce serait idéal mais il n'explique pas comment passer de l'une à l'autre.

Une troisième voie ?

La cause des causes

Une fois n'est pas coutume, il faut chercher la cause, et si possible la cause des causes du problème. Et ce problème c'est l'expression sans opposition d'une idée dangereuse qui, face à une assemblée qui ne fait qu'écouter, va entrer dans les esprits avec une remise en question minimale. Comment résoudre ce pointilleux problème ?

La démocratie

Une fois n'est pas coutume, bis, la démocratie apporte des solutions. Bien entendu je ne parle pas de notre régime parlementaire, mais de la vraie démocratie, ce régime où la population détermine les lois auxquelles elle se soumet. Dans la démocratie donc, pour voter des lois, il faut se forger une opinion, d'où la centralité du débat contradictoire, couplé avec une liberté de parole totale. Aucune limite à l'expression, y compris les pires paroles que vous puissiez imaginer. Car nous sommes dans un débat, après un orateur un autre citoyen peut démonter tout le discours. Voilà comment nous pouvons allier une liberté d'expression sans aucune restriction tout en évitant le problème de l'orateur seul manipulant des idées dangereuses sans personne pour le contrer.

Chez nous

Pour canaliser sans restreindre la liberté d'expression, il faut l'officialiser, prévoir un temps et un lieu pour ces débats, entre tous les citoyens d'une communauté. On peut parfaitement imaginer en local des assemblées le week end pour débattre de tout, sans aucune restriction. Il est tout à fait possible de médiatiser l'événement pour tous ceux qui veulent aller au delà du local.
Maintenant que nous avons un cadre d'expression avec débat contradictoire, tous les penseurs plus ou médiatisés médiatisés (des hommes politiques aux gourous sur Youtube) n'auront plus aucune raison de faire leur discours tout seul, leur public leur demandera d'aller présenter leurs idées à l'ensemble des citoyens, pour voir ce qu'elles valent en face d'une contradiction.
Il n'y a plus aucune raison de restreindre la liberté d'expression, nous pourrons accrocher fièrement la déclaration universelle des droits de l'homme sur nos murs et en faire la promotion à l'étranger. Nous serons légitime à le faire.

Références

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